🥋 Le sol français devient adulte : Luta Livre, école Mendes, CFJJB… et la fin du mythe du “haut niveau facile”, Podcast On the Road
Dans le dernier épisode du podcast On the Road, Wilfried Sam réunit deux figures majeures du jiu-jitsu brésilien en France :
👉 Nicolas Renier, pionnier de la Luta Livre, multiple qualifié ADCC, technicien no-gi historique, club NRFight.
👉 Vincent Nguyen, professeur, arbitre et formateur CFJJB, passé par l’Urban Team avant de s’exiler aux États-Unis pour s’entraîner chez les Mendes Brothers à l’ouverture d’Art of Jiu-Jitsu.
Une discussion rare, franche et riche, qui raconte comment le sol français est passé du bricolage passionné à une véritable volonté de structuration.
Cet épisode de deux heures (première partie) s’écoute comme une fresque du JJB français : entre transmission, mémoire et avenir.
🎧 Écouter l’épisode complet (2h – Partie 1/2)
1. Une table qu’on ne voit presque jamais en France
On imagine souvent le jiu-jitsu français divisé en deux mondes :
- la culture Luta Livre, sans kimono, forgée à l’ancienne ;
- et la génération CFJJB, issue du JJB structuré, avec diplômes, arbitrage, encadrement fédéral.
Sous le micro de Wilfried Sam, ces deux visions se parlent enfin sans filtre.
Le résultat : une photographie lucide du sol français en 2025.

2. “J’avais la boule au ventre avant d’aller au cours”
Vincent Nguyen : Urban Team, 2008 – le baptême du feu
À 19 ans, Vincent pousse la porte d’Urban Team à Fontenay-sous-Bois.
Pas de passé en sports de combat, mais un choc immédiat : sparrings intenses, physique cassé le lendemain, ambiance testostéronée.
“Je venais au cours avec la boule au ventre.”
Mais au lieu de fuir, il reste. Et surtout : il se découvre une vocation. Très tôt, presque dès le début, il se voit déjà enseigner.
Cette fibre pédagogique ne le quittera plus — de la Californie à la CFJJB.
Nicolas Renier : 12 ans, coup de foudre no-gi
Nicolas découvre la Luta Livre à 12 ans, via Flavio Santiago, à une époque où le kimono dominait tout.
Il décrit deux mondes :
- d’un côté les cours “self-défense”, figés, très codifiés, toujours les mêmes scénarios ;
- de l’autre la Luta Livre : vivante, rythmée, créative, chaque cours différent, musique, énergie, soumission directe.
“À 12 ans, tu veux apprendre à soumettre, pas répéter une saisie au col pendant un an.”
Ce basculement va poser les bases d’une culture du sol française qui n’est pas seulement “du JJB sans manche”.
3. L’époque où la France existait à l’ADCC
Pourquoi la génération Luta Livre (Renier, Husson, Broche, etc.) a-t-elle percé ?
- Parce qu’ils s’entraînaient sans kimono tous les jours, avec les règles ADCC en tête, et des ambitions internationales réelles.
- Pendant ce temps-là, la majorité en France faisait surtout du JJB en kimono… puis “enlevait la veste” une ou deux fois par semaine avant une compétition no-gi.
- Eux avaient accès direct aux détails techniques venus du Brésil, à une époque où ces détails circulaient très peu.
Vincent : “On est la dernière génération qui a pu aller combattre au plus haut niveau… sans être vraiment du plus haut niveau.”
Nicolas, lui, raconte aussi la solitude du précurseur : plus de coach attitré, peu de partenaires calibrés, aucun staff dédié.
Après sa deuxième participation à l’ADCC, il se retrouve littéralement seul sur le tapis : plus d’académie, plus d’encadrement structuré.
“Je pensais être proche du top. En vrai, j’étais à des années-lumière. Mais je faisais ce que je pouvais avec ce qu’il y avait en France.”
Ce passage marque la fin d’une époque : celle où on pouvait “partir à l’ADCC en mode débrouille”.
Le niveau a changé. Les exigences ont changé. La France aussi.

4. Californie 2012 : avant que AOJ ne devienne un empire
Quelques années plus tard, Vincent part travailler pour Venum et s’installe en Californie, à quelques minutes de la toute nouvelle académie des Mendes Brothers : Art of Jiu-Jitsu (AOJ).
AOJ vient d’ouvrir. Les cours se font à dix élèves, pas 150. L’accès est total.
“Aujourd’hui, tu vas chez AOJ, tu ne vivras jamais ça.”
Il raconte les vendredis soirs mythiques : des sessions entières de questions/réponses techniques avec Rafael Mendes, pendant plus d’une heure. Tu viens, tu poses ce que tu veux, tu repars avec des solutions personnalisées.
Il décrit aussi les deux frères :
- Rafael Mendes : le génie instinctif. Explosif, créatif, parfois illisible. “Je le voyais faire des choses, je comprenais même pas ce que je regardais.”
- Guilherme Mendes : l’architecte. Posé, méthodique, d’une clarté chirurgicale.
“Pour quelqu’un de normal, Guilherme est plus facile à suivre.”
Vincent insiste sur un point rarement formulé : la vraie intelligence de Guilherme, c’est aussi d’avoir réussi à exister à côté d’un frère prodige sans disparaître, en devenant stratège, formateur, bâtisseur d’académie.
5. “Prends la position d’abord” vs “Soumets tout de suite”
Le podcast aborde ensuite un point clé : il n’y a pas qu’une seule manière d’enseigner le sol aujourd’hui.
Approche JJB traditionnelle
Logique positionnelle :
- tu passes la garde,
- tu prends le dos,
- tu stabilises,
- et seulement ensuite tu attaques.
L’idée : sécuriser d’abord, soumettre après.

Approche Melqui Galvão / Luta Livre moderne
En no-gi, c’est presque l’inverse. Nicolas décrit ce qu’il a vu (et enseigné) au Brésil :
- en sans kimono : “80 % soumission directe”.
- on crée l’ouverture pour la guillotine, le bras-tête, la clé de jambe, au lieu d’attendre “la bonne position”.
Nicolas raconte avoir fait trois cours intensifs autour du bras-tête / katagatame avec Diogo Reis juste avant l’ADCC, et explique que ces armes ont réapparu en match quelques semaines plus tard.
Ce n’est pas un détail. Ça montre que le no-gi moderne n’est plus juste du JJB sans kimono : c’est devenu un système d’enseignement à part entière, avec ses priorités, son timing et sa logique propre.
6. Le haut niveau n’a pas d’ego
“Plus ils ont d’armes, moins ils ont de chances d’être surpris.”
C’est peut-être le passage le plus marquant de l’épisode.

Nicolas explique que les tout meilleurs ne protègent pas leur ego, ils protègent leur progression.
- Mica Galvão se fait surprendre sur une compression musculaire : il ne cherche pas d’excuse, il dit “Montre-moi”. Puis il essaie la même chose sur tous ses partenaires du jour.
- Diogo Reis se fait attraper plusieurs fois sur un Twister / contrôle de type 10th Planet : sa réaction n’est pas “ça passe pas sur moi”, c’est “réexplique-moi tout de suite”.
- En France, Nicolas retrouve la même attitude chez les jeunes du club Unik (équipe de Remy Marcon) : ils refusent de partir du tapis sans comprendre l’enchaînement qui les a surpris.
- Vincent confirme : quand ces jeunes viennent chez lui « si je les arrête pas, ils vont me poser des questions jusqu’à minuit ».
Cette disponibilité à apprendre, immédiatement, sans statut ni ego, est décrite comme la marque de la nouvelle élite.
C’est aussi une différence culturelle par rapport à “l’ancienne France du sol”, où un statut national suffisait parfois à s’auto-proclamer “haut niveau”.
7. L’identité du jiu-jitsu français : entre héritage et structuration
La fin de l’épisode glisse vers un autre sujet : comment organiser le jiu-jitsu en France sans perdre son âme ?

Le point de Nicolas Renier
Nicolas défend l’importance de préserver la Luta Livre comme culture à part entière. Pour lui, il ne suffit pas de dire “c’est tout du sol, c’est pareil”. Le nom compte.
“Si personne ne dit ‘Luta Livre’, le jour où le mot disparaît, le grade disparaît avec.”
Pour lui, effacer le mot, c’est effacer une histoire, des maîtres, une lignée technique.
Le point de Vincent Nguyen
Vincent exprime une inquiétude miroir côté jiu-jitsu brésilien : si demain une fédération plus grosse décide “le sol, c’est chez nous maintenant”, qu’est-ce qui reste de l’identité brésilienne du jiu-jitsu en France ?
Autrement dit : comment structurer sans absorber ? Comment professionnaliser sans tout uniformiser ?
Ce débat mène naturellement vers la question des diplômes, du rôle de la CFJJB, de la place potentielle de France Judo, et des enjeux politiques autour de la délégation officielle. C’est le cœur de la deuxième partie de l’épisode.
(La suite du podcast entre dans ces questions : diplômes obligatoires, encadrement légal, qui a la légitimité d’enseigner et de délivrer les grades, etc.)
8. Pourquoi cet épisode de Podcast On the Road compte
Cet épisode d’On the Road est plus qu’une conversation entre deux vétérans.
C’est la rencontre entre :
- la génération autodidacte de la Luta Livre, née dans le sans kimono pur,
- et la génération CFJJB, qui pousse vers la structuration (arbitrage, formations, cadre légal).
On y entend à la fois l’histoire récente du sol français, et sa projection vers l’avenir.
Et surtout : on entend deux approches différentes accepter d’exister à la même table, au plus grand plaisir de bjj-rules !
➡️ Épisode complet disponible sur le podcast On the Road de Wilfried Sam.
